par Paula Navarro

Alors que les gouvernements prennent des mesures de plus en plus strictes pour lutter contre la propagation de la pandémie de COVID-19, plus de 3 milliards d’habitants dans le monde sont appelés à la mobilisation générale contre cet ennemi insaisissable par le confinement. 

Très vite, beaucoup préconisent un retour aux joies simples, avec en première ligne de mire, la cuisine. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que, selon un sondage réalisé par Harris Interactive en 2019, 93% des Français sondés ont reconnu que la nourriture avait une place importante dans leur vie, voire très importante pour 40% d’entre eux. C’est ainsi qu’en France, en Italie, en Chine ou en Nouvelle-Zélande, 1 habitant sur 2 déclare passer plus de temps à cuisiner depuis le début du confinement. Si cette tendance est moins forte à l’échelle planétaire et concerne environ 1 habitant sur 3, elle n’en reste pas moins significative.
Paula Navarro, analyste Social Intelligence chez We Are Social, analyse cette tendance et les conversations social media de cette “révolution par l’assiette”.

Lutter contre l’ennui derrière les fourneaux 

Depuis le début du confinement, les créations culinaires se font nombreuses … et elles sont aussi très élaborées ! La nourriture tient ainsi une place de plus en plus prépondérante au sein des foyers : Les Millenials et la Gen Z consacrent respectivement 38% et 30% de leur shopping en ligne à la nourriture devenant ainsi l’essentiel de leurs dépenses selon une étude de Global Web Index de 2019. Sur Twitter, les internautes confient que pour la première fois depuis longtemps, ils prennent plus le temps de cuisiner:

Alors qu’en temps normal, on passe de moins en moins de temps derrière les fourneaux, la cuisine en temps de confinement devient un moyen de mieux le supporter mais aussi d’occuper toute la famille - en témoigne la hausse des téléchargements de l’application Marmiton qui est passée de 499 ème application la plus téléchargée par les français à 121 ème. Et bien que l’heure soit à la distanciation sociale, les Français restent fidèles à la convivialité suscitée par le moment du repas en exacerbant leur usage des réseaux sociaux - puisqu’à défaut de partager un plat entre amis, ils peuvent au moins en partager la recette. De plus en plus d’assiettes s’invitent sur les feeds accompagnées des hashtags (#bakecorona, #cuisinezenconfinement, #confinementcuisine, #coronafood etc.), ainsi que des challenges consacrés à l’échelle planétaire comme le concours du meilleur pâté en croute. Depuis le début du confinement, plus de 65 000 mentions sur les réseaux sociaux - dont 2% provenant de comptes officiels à l’instar de Démotivateur Food ou de M6 promouvant l’émission de Cyril Lignac - se concentrent sur les recettes et la volonté des internaute de plus cuisiner.

Sur Instagram, les chefs cuisiniers les plus en vues à l’instar de Tasu Sekine, Yotam Ottolenghi ou encore Massimo Bottura, proposent les recettes de leurs pépites culinaires afin de mettre du baume au coeur et au passage... nous faire saliver. A raison d’une recette par jour, chefs et gastronomes qui de coutume se cantonnent au partage de photographies alléchantes de leurs mets les plus raffinés, s’emparent désormais des réseaux sociaux pour nous dévoiler leurs secrets pour notre plus grand bonheur. Bon nombre d’entre eux en profitent pour sommer leur communauté à rester chez eux et à respecter les règles imposées par le gouvernement. Aussi les posts de Jean-François Piège se concluent par ce même message - “Prenez soin de vous, restez chez vous et cuisinez “ - tandis qu’Hélène Darroze ponctue ses recettes par #StayAtHome. 

Cuisiner pour créer un lien d’humanité

De chefs cuistots à quasi chefs spirituels, les nouveaux gourous de la gastronomie ont fait d’Instagram le théâtre de l’émergence de nouvelles formes de solidarité, notamment envers le personnel hospitalier. Julien Sebbag est l’un d’eux : partant du constat que le corps médical ne jouissait que d’un maigre repas pour assumer ses heures de service, le jeune chef indépendant joint ses forces à celle des associations. Son mouvement, “La Résistance des Chefs” lancé sur Instagram, s’engage ainsi à mobiliser chefs, fournisseurs et livreurs afin d’assurer l’acheminement de mets de qualité à nos soignants. 

De nombreux comptes Instagram répondent alors à ce désir de participation citoyenne : l’exemple de @vosgateaux invite les particuliers de la ville de Paris à préparer des gâteaux à destination du personnel soignant et d’en référer au patron d’arrondissement qui s’occupe de la livraison. Mais de l’urgence de la situation naissent des modèles qui se veulent être pérennes : Le collectif Ecotable, label valorisant les restaurants écoresponsables, donne le ton et ce dès le lendemain de l’annonce du confinement par Emmanuel Macron dans son manifeste :

Face à l’épidémie de coronavirus, nous nous donnons pour mission de soutenir les soignant.e.s en orchestrant ce que nous savons faire de mieux. Chaque jour, nous allons leur préparer et leur livrer des repas sains et savoureux, afin de restaurer leurs corps et leurs forces. Dans le même temps, cette opération permettra à nos producteur.ice.s de continuer à nous nourrir du fruit de leur travail.”

L’idée est de repenser nos habitudes de consommation et d’exploitation au delà de la crise, mais pour cela, il faut que les fournisseurs, les livreurs ainsi que les cuisiniers aient la possibilité de faire perdurer leur activité au delà de la crise. C’est là que citoyen entre en jeu.

Un nouveau rapport à l’assiette

Si petit à petit, des associations semblent s’emparer de ces problématiques de durabilité pour instaurer par n’importe quel moyen un nouveau mode de consommation, des comportements individuels montrent bel et bien que nos chefs embrassent une tendance bien répandue en cette époque de confinement. 

La start-up israélienne Tastewise a publié de nouvelles données sur les aliments et les boissons que les internautes recherchent depuis le début de la crise du coronavirus. On constate ainsi une croissance stupéfiante de 66% de l’intérêt pour les aliments bénéfiques pour le système immunitaire. Si la start-up a pour objet d’aider l’industrie alimentaire à mieux soutenir les acheteurs, d’autres comportements devraient lui mettre la puce à l’oreille quant à nos habitude de consommation. Des Twittos se sont amusés à photographier les rayons vides avec pour seuls produits restants ceux que personne ne veut consommer. C’est ainsi le pariah gustatif mondial numéro 1, la pizza ananas, reste délaissée par les consommateurs même en période de supposée pénurie alimentaire. 

Mais la pandémie que nous vivons met plus que jamais en exergue des préoccupations déjà bien existantes avant elle. Une étude de Global Web Index de 2019 sur le futur de la nourriture montre que les jeunes générations sont de manière générale plus soucieuses de ce qu’elles consomment que ce soit vis-à-vis de leur santé ou de l’environnement. Ainsi, les achats d’aliments considérés comme sains sont désormais plus nombreux chez les 16-22 ans (32%) et les 23-36 ans (35%) que les achats de plats préparés et/ou surgelés (29% chez les 16-22 ans ; 33% chez les 23-36 ans). Il est également intéressant d’observer que cette tendance s’inverse chez les 37-55 ans. Et parce que la production de viande est de plus en plus considérée comme étant irrespectueuse de l'environnement, on constate un intérêt croissant pour les régimes alimentaires végétariens et/ou vegan. En 2019, 35,4% des foyers français se déclaraient “fléxitariens” selon une étude de Kantar Worldpanel. D’ailleurs, en 10 ans, les recherches en France associées au terme “vegan” ont connu une croissance fulgurante témoignant d’une prise de conscience des internautes français vis-à-vis d’autres habitudes alimentaires. 

Cela va de paire avec une baisse globale de la fréquentation des fasts-foods malgré les alternatives sans viande proposées par les géants du marché de la junk food : Mcdonald's voit ainsi sa fréquentation mondiale baisser de 11% depuis le premier semestre de 2017 malgré l’arrivée en trombe du Grand Burger Veggie à sa carte. 

Partant de ce constat, il est donc clair que la défiance envers les fasts-foods, la préférence pour une agriculture durable, le végétarisme, la prolifération des émissions et des podcasts de cuisine sont autant de dynamiques déjà observables chez les Millenials et la Génération Z. Nos cuistots ont su cristalliser ces tendances grandissantes et saisir cette fenêtre d’opportunité qu’est le confinement pour les rendre effectives.  Aussi, quand Julien Sebbag martèle sur son Instagram que préserver l’environnement passe aussi par manger des produits de saison, il ne fait qu’incarner les désirs d’une génération de plus en plus soucieuse de ce qu’il se passe autour d’elle. S’engager pour l’environnement, c’est avant tout une question de “bien-manger” et de “savoir-manger”. Le compte Twitter de Sea Sheperd France n’a pas d’ailleurs manqué de le rappeler à l’occasion d’un tweet consacré sur l’alimentation responsable.

En ces temps de guerre sanitaire, consommer local et de saison n’a pour ainsi dire jamais été autant d’actualité. Alors qu’aujourd’hui les coopératives agricoles françaises ne produisent que 40% de la production agricole vendue dans la grande distribution (soit 1 marque 3), les marques et les supermarchés ont tout intérêt à pérenniser cette volonté de retour au local. L’industrie agro-alimentaire se doit dès lors d’accompagner ces transformations auprès de la population. Tout laisse donc à penser que le confinement que nous vivons, parce qu’il met entre parenthèses notre rythme de vie effréné, accélèrera ces dynamiques, certes à leurs balbutiements, mais déjà existantes.